Christo et Jeanne-Claude, Centre Pompidou, Juin 2020

Cache-cache

Une première partie comme un préambule. Des barils, des chaises, un portrait de Jeanne-Claude, un cheval de bois, une poussette d’enfant… Chaque objet emballé, ficelé, se jouant du regard de celui qui cherche à en découvrir les détails.  Se déploie ici le travail réalisé par l’artiste dans son atelier durant ses années parisiennes, alors qu’il connaissait à peine Jeanne-Claude. Et l’on découvre cette obsession de tout empaqueter, de tout ficeler. Camoufler pour révéler. Masquer le superflu pour dévoiler l’essentiel. Beauté des formes. Soin du détail. Le pli, le repli, la matière, la brillance, le froissé. Une certaine esthétique du drapé.

La seconde partie du parcours est dédiée à l’une des œuvres les plus célèbres de l’artiste : l’empaquetage du Pont-Neuf, qui se tint du 22 septembre au 6 octobre 1985. Sont exposés photos et dessins, cordages et maquettes. Dix années de travail du célèbre couple pour envisager toutes les étapes de cet immense projet. L’on y découvre le sens du détail et la vision globale de Christo, indispensable alliance pour aller au bout de ces projets titanesques qui prennent vie en plein air, en s’appropriant un lieu. Le film documentaire des frères Maysles projeté à mi-parcours dévoile une autre facette du talent qu’il fallut au couple pour arriver à ses fins : la négociation. L’une des scènes montre le couple en pleine discussion avec Jacques Chirac, alors Maire de Paris, tandis que ce dernier n’était pas vraiment enthousiaste à l’idée de montrer un Pont Neuf emballé aux Parisiens. Nous suivons le comple dans sa campagne de sensibilisation des parisiens, jusqu’à l’apparition de l’œuvre et aux réactions des parisiens qui la découvrent. 40 000m2 de toile, 12 tonnes de câbles d’acier, 300 professionnels spécialisés, 12 ingénieurs furent déployés pour recouvrir le Pont-Neuf, ses arches, tourelles, trottoirs et parois, jusqu’à l’esplanade du square Vert-Galant. Colossal.

Dans le couloir qui mène à la sortie est retracé un parcours chronologique des œuvres In situ réalisées par Christo et Jeanne-Claude, en attendant l’emballage de l’Arc de Triomphe qui débutera en septembre sans l’artiste, décédé durant le confinement…

Christo nous emballe à Beaubourg, jusqu’au 19 octobre.

Ulla Von Brandeburg. Le milieu est bleu. Palais de Tokyo. Février 2020.

Au théâtre ce soir.

Comme un diaphragme d’appareil photo, d’immenses rideaux colorés percés d’un grand cercle en leurs centres se succèdent. À chaque pas, franchissant les panneaux un à un,  le visiteur est invité à pénétrer un peu plus dans l’univers onirique de l’artiste. Passage initiatique.

Une odeur de paille, une cabane de tissus colorés… Et soudain, un homme qui s’empare d’une poupée de chiffon. Marchant d’un pas lent, vêtu de ce même tissu dont est fait le décor, il se distingue de la foule de visiteurs qui le suit du regard. Il entre, pose la poupée, d’autres comédiens pareillement vêtus le rejoignent. Ensemble, ils effectuent une sorte de chorégraphie sous le chapiteau. Un public se forme, se fait tout petit. Immobile. Silencieux. Comme s’il était entré par effraction dans un espace privé… Les comédiens repartent dans différentes directions… La déambulation se poursuit.

D’autres cabanes, d’autres espaces, d’autres objets posés sur le sol, les comédiens se rejoignent, se séparent. Les visiteurs s’arrêtent puis repartent au gré des scènes qui se jouent, suivant une trajectoire aléatoire. Attirés par une voix, une musique échappée d’un instrument automatique, un tissu qui prend vie sous l’action de l’un des comédiens… Poésie de l’incertitude…

Puis c’est le bout du chemin. Une salle dans laquelle est projeté un film de 28 minutes. Les comédiens qui ont peuplé le parcours se déplacent et jouent cette fois au cœur du Théâtre du Peuple de Bussang, à ciel ouvert. Entre chants et déambulation. Et l’on a la sensation d’observer un peuple aux rites inconnus dans son quotidien. La vie. La disparition. Dans le public, personne ne bouge. Admiration.

Un labyrinthe de tissus bleus suspendus mène le visiteur vers la sortie. Sur ce bleu, sont projetés de courtes scènes de vie sous-marine. Un miroir. Un soulier. Une robe… Pas un humain. La vie après la vie ?

Le milieu est bleu au Palais de Tokyo jusqu’au 17 mai 2020.

Du douanier Rousseau à Séraphine, les grands maîtres naïfs. Musée Maillol, janvier 2020.

Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Ils étaient des peintres du dimanche. Rousseau était douanier – ce qui lui valut son surnom passé à la postérité, Séraphine était femme de ménage, d’autres encore étaient fonctionnaire des postes, ouvrier du métro ou électricien. Leur technique présentait des lacunes, en particulier sur les perspectives et proportions. Ils exposaient plus à Montmartre que dans les lieux artistiques de renom. Pourtant, de fervents défenseurs les ont fait sortir de l’ombre. Ces « naïfs » aussi appelés « primitifs modernes » sont aujourd’hui mis en lumière et à l’honneur au Musée Maillol à travers un parcours thématique et une centaine d’œuvres.

Évidemment Rousseau, mais aussi des noms un peu moins connus… Bauchant, Bombois, Desnos, Ève, Louis, Rimbert, Peyronnet et Vivin… Les traits précis laissent apparaître d’immenses bouquets de fleurs aux couleurs vives et aux allures carnivores dans la salle qui fait la part belle à Séraphine. Le Paris de Jean Ève et de Louis Vivien se dévoile sous des contours surprenants, nous offrant un nouveau visage. Les vagues comme des lames et la baigneuse de Peyronnet s’impriment sur notre rétine. Les nus de Bombois, avec ses gros plans et son apparente innocence semblent sortir d’un rêve… Coup de cœur.

Le bain de poésie est au Musée Maillol jusqu’au 23 février 2020.

Pierre & Gilles, la fabrique des idoles. Philharmonie de Paris. Janvier 2020.

Ecoutez voir.

Des paillettes plein les yeux et du miel entre les oreilles. De Mick Jagger à Etienne Daho, de Kylie Minogue à Clara Luciani, de Iggy Pop à Gainsbourg ou Françoise Hardy, de M à Marilyn Manson ou Madonna… Ils sont tous là. Visages lisses, sans âge ni émotion. Immortels et magnifiés. Transformés en saints, en dieux ou en diables, sur fond de paradis ou d’enfer, entourés d’un entremêlement de symboles. Cœurs rouges, larmes de sang, auréoles, serpents, lys, roses ou éclairs. Idoles passées à la postérité. Les murs sont pailletés, couleur or pour les années 1980, bleu pour célébrer les chanteurs, et rouge pour l’amour et le désir. Un casque sur les oreilles, la déambulation se fait en rythme. Les musiques claquent autant que les images. La notte, la notte… Chic, pop, éclectique… Chacun croisera son idole préférée. Irrésistible.

Mettez des paillettes dans votre vie avec La fabrique des idoles, jusqu’au 23 février 2020 à la Philharmonie de Paris.

Soulages au Louvre, Jean-Michel Othoniel dans la cour Puget. janvier 2020.

Et la lumière fut.

Entrer au Louvre. Et s’émerveiller. Toujours. De jour. De nuit. Qu’il fasse beau ou qu’il pleuve. Pour le maître de l’outrenoir, la nocturne était comme une évidence. Aile Denon. 1er étage. Direction le Salon carré. À droite de la Victoire de Samothrace et son éternelle nuée de photographes.

Du brou de noix au noir et à l’outrenoir, l’histoire est brève. Mais le choc face aux immenses toiles monochromes est intact. Qu’on les ait vues lorsqu’elles étaient exposées à Beaubourg en 2009, au Musée Soulages à Rodez ou nulle part encore. La beauté de cette lumière qui apparaît au détour des gestes et de la matière est ici sublimée par la majesté du Salon carré. Et le regard caresse ces variations, passant d’une toile à l’autre, de haut en bas, de gauche à droite, s’attardant sur la tranche pour en comprendre l’épaisseur, et repassant encore pour ne pas quitter cette pièce que l’on trouve trop petite finalement au regard de la grandeur de ces œuvres. Alors, on s’installe sur le banc face aux trois tableaux verticaux, les plus récents réalisés par l’artiste, on laisse la beauté s’imprimer sur la rétine un moment… Et l’on se dit que l’on aurait aimé pouvoir les contempler sous un autre angle pour en percevoir toute la lumière. Que peut-être il faudrait revenir pour les voir de jour, lorsque le soleil entre dans cette salle, ou par temps de pluie, histoire de voir la matière réagir sous d’autres cieux. Majestueux Soulages…

Sublime aussi, l’installation d’Othoniel, inspirée du « mariage de Marie de Médicis et d’Henri IV » de Rubens. L’œuvre, composée de six tableaux de roses en colliers de perles noires peints à l’encre sur feuilles d’or blanc habite dans la cour Puget dans un dialogue parfait avec les statues du XVIIè et XVIIIè. Le regard se promène des roses aux statues, fait le tour de la cour qui prend une nouvelle dimension. Onirique Othoniel.

Soulages est au Louvre, Salon carré, aile Denon, premier étage, jusqu’au 9 mars.

Les roses d’Othoniel sont installées dans la Cour Puget jusqu’au 24 février.

« Faire son temps ». Boltanski au Centre Georges Pompidou. Décembre 2019.

Au-delà.

Tout commence au Départ. Se termine à l’Arrivée. Entre les deux, la vie. Ou plutôt la mort et ce qu’il reste de nous après que l’on ait « fait son temps » comme le dit l’artiste.

Boltanski nous entraîne dans une déambulation de part et d’autre d’un couloir éclairé d’ampoules nues suspendues qui s’allument et s’éteignent au rythme de battements de cœurs. Pulsations. Et partout, le souvenir. La vie, fragile. Des portraits en noir et blanc de l’artiste depuis son enfance se succèdent sur un rideau en fils que l’on franchit pour déboucher sur un théâtre d’ombres : un pendu, des têtes de mort, des visages émaciés… Silence et recueillement.

Une autre salle et des portraits sont imprimés cette fois sur des voiles, dédale de fantômes. Ici, un manteau noir plaqué au mur et entouré d’ampoules bleues, trophée qui aurait survécu à celui auquel il appartenait. Soudain, des colonnes immenses de tiroirs d’archives empilés, illustrés parfois de photos en noir et blanc, comme pour indiquer que ce sont les « restes » d’une personne au seuil de l’oubli. Là, une salle où des tissus noirs accrochés au mur couvrent des portraits entrant en résonance avec des cercueils sur pilotis, recouverts de tissus noirs, eux aussi…

Au centre d’une salle un peu plus spacieuse, un gigantesque tas de vêtements noirs qui rappelle immanquablement la Shoah. Autour, des silhouettes en bois vêtues d’un pardessus noir d’où s’échappent des questions « étiez-vous seul ? » « avez-vous souffert ? » « avez-vous eu peur ». Au fond, un écran sur lequel est projetée Animitas blanc, installation de l’artiste dans le désert d’Atacama, où des milliers de clochettes accrochées au bout de longues tiges tintent au gré du vent. Poésie. Arrivée. Choc.

Boltanski hante le Centre Pompidou jusqu’au 16 mars 2020.

L’amie prodigieuse, la saga d’Elena Ferrante.

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Elena est studieuse et peu sûre d’elle. Lila n’a peur de rien et joue de son charisme dès qu’elle en a l’occasion. Toutes deux sont aussi complémentaires qu’opposées, aussi intelligentes qu’avides de savoir. Cette curiosité et cette capacité d’apprentissage exceptionnelles font d’elles les chouchoutes de leur institutrice qui s’attribue pour mission de les sortir de leur milieu social par les études.  C’est de cette amitié tumultueuse entre ces deux gamines inséparables qu’il est question dans les quatre tomes de ce roman/saga. Mais pas que…

Elena est la narratrice et par sa voix, en traversant les années depuis 1950, elle fait entendre l’histoire de cette Naples populaire dans toute sa complexité. Patriarcat, mafia, pauvreté, amitié, amour, pouvoir. L’autrice aborde ces thèmes forts et durs sans hésitation, entourant les deux héroïnes d’une multitude de personnages hauts en couleur. De cette mère « tordue » aux amis communistes, en passant par ces filles qui, dès leur puberté, cherchent à se marier avec le meilleur parti possible et ces garçons qui tentent de « rafler » la plus belle du quartier.

La vie à Naples évolue en même temps que les deux amies grandissent et Lenù et Lila emprunteront des chemins différents sans qu’aucune des deux ne soit épargnée par les coups douloureux de la vie. Elles vont tour à tour s’inspirer, se rejeter, s’aimer, se détester, cherchant à se dépasser en permanence… Et il est très vite impossible de les lâcher…

Je me suis attachée aux deux héroïnes, m’énervant contre Lenù qui se laisse mener par le bout du nez, que ce soit par Lila ou par Nino. Je me suis fâchée puis réconciliée avec elles au gré de leurs aventures. J’ai eu envie de hurler contre Stefano et Nino. J’ai détesté les parents de Lila et la mère d’Elena. J’ai pleuré et ri. Le bruit autour de la saga était aussi fort que mes réticences, mais Naples et Elena Ferrante ont eu raison de moi et j’ai été embarquée de la première à la dernière page.

Maison Marocaine de la Photographie. Hassan Hajjaj à la MEP. Septembre 2019.

Sapés comme jamais.

Visages de femmes voilés. Portraits en pied de célébrités connues ici ou là. Jambes et pieds vêtus de couleurs chamarrées. Femmes aux tenues estampillées de marques de luxe chevauchant des motos. La MEP explose de couleurs.

Entre Hip Hop, pop art et tradition africaine. Dans la lignée du photographe sénégalais Omar Victor Diop ou avant lui de Malick Sidibe, Hassan Hajjaj affirme à travers les 300 tirages exposés sur les deux niveaux de la MEP le dynamisme et la créativité de la nouvelle génération marocaine et nous en met plein les yeux mixant design, mode et art visuel.

Il crée de nouvelles versions des voiles, sarouals et autres vêtements traditionnels, recycle les nattes, bidons et boîtes de conserve, se moque des marques et logos et insuffle un vent de modernité sur les traditions. Face à ces femmes fortes et à ces hommes souples et légers sur fond fleuris, il suggère un nouveau regard sur les questions du voile et des traditions. Quelles que soient les réponses de chacun, il en est une qui mettra tout le monde d’accord : l’avenir est haut en couleurs.

Hassan Hajjaj a carte blanche à la MEP jusqu’au 17 novembre 2019

Catharsis, Prune Nourry. Galerie Templon. Septembre 2019.

Douleurs et tremblements

Un bras et une jambe en terre surdimensionnés suspendus au-dessus d’un sein géant. Des flèches gigantesques, tendues vers un sein, disproportionné lui aussi. Sur les murs, des corps démembrés et des organes tout en transparence. Saisissantes images du corps. Douleur. Emotion.

Prune Nourry explore le genre depuis des années : Terracotta daughters, Holy daughters ou encore le dîner procréatif… Des questionnements à l’œuvre d’art…

Traversée par un cancer du sein au cours de ces dernières années, les gestes de l’artiste prennent une autre dimension. Au sous-sol de la galerie, les œuvres dialoguent en écho avec les extraits de son film Serendipity. La dernière séquence est dédiée à The amazon. Amazone blessée aux yeux de verre de 4 mètres de haut façonnée dans du béton par l’artiste. La sculpture est plantée sur toute la moitié du corps de milliers de bâtonnets d’encens. Lors d’une performance organisée à Manhattan, les bâtonnets d’encens avaient été brûlés, empruntant à la tradition des ex-voto japonais et libérant dans un même temps leur fumée et la maladie. Catharsis.

Dans l’une des salles de la galerie est installée une réplique miniature en bronze de The amazon en mémoire de ce geste cathartique.

Puissance et sensibilité. Galvanisant.

Catharsis de Prune Nourry est à la Galerie Templon jusqu’au 19 octobre.

 

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